L' EXTERMINATION DES JUIFS

LA SHOAH PAR BALLES

 

La "Solution finale" était le nom de code nazi pour la destruction délibérée, programmée, des Juifs d'Europe

SOMMAIRE

   LA NUIT DU MONDE

CHRONOLOGIE DE LA DÉPORTATION, La mise en place du génocide juif

LA NUIT DE CRISTAL

DE L' ANTISÉMITISME A L' ÉTAT GÉNOCIDAIRE NAZI.  LES RESPONSABLES DE LA SOLUTION FINALE

Les pogroms

LA SOLUTION FINALE DE LA QUESTION JUIVE

NOMBRE DE VICTIMES DE LA SHOAH

LES GHETTOS SOUS LE TROISIEME REICH

L' EXTERMINATION DES JUIFS : LA SHOAH PAR BALLES

  LES PRINCIPAUX CAMPS DE CONCENTRATION ET CAMPS D' EXTERMINATION

LE CAMP D'EXTERMINATION D'AUSCHWITZ-BIRKENAU

LA SÉLECTION A AUSCHWITZ-BIRKENAU

LES COMMANDOS DES FOURS CRÉMATOIRE

LES CHAMBRES A GAZ

LE MEURTRE DES ENFANTS

LES MÉDECINS DE LA MORT

RÉVOLTE JUIVE DANS LES GHETTOS DANS LES CAMPS

LE SOULÈVEMENT DU GHETTO DE VARSOVIE

LA LIBÉRATION DES CAMPS

TÉMOIGNAGES DE VICTIMES AUTOUR D'AUSCHWITZ ET DE LA SHOAH

LE LIVRE NOIR : TEXTES ET TÉMOIGNAGES

TÉMOIGNAGES NAZIS SUR LES MASSACRES DES POPULATIONS JUIVES

YAD VASHEM : LIEU DU SOUVENIR DES MARTYRS ET DES HÉROS  DE LA SHOAH

    LES JUSTES DE FRANCE

Les crimes contre l'humanité

 NÉGATION DE LA SHOAH

DÉFINITIONS ET ÉTUDE DU GÉNOCIDE

COMMENTAIRES SUR LE PHÉNOMÈNE GÉNOCIDAIRE

GOUVERNEMENT ET GÉNOCIDE

PRÉVENTION DES GÉNOCIDES

LE système d'alerte avancée pour les génocides 

Eugénisme et génocide

TECHNOLOGIE ET GÉNOCIDE

PSYCHOLOGIE ET PSYCHOSOCIOLOGIE DU GÉNOCIDE

LANGAGE ET GÉNOCIDE

RESSOURCES AUDIOVISUELLES SUR LA SHOAH : FILMS, DOCUMENTAIRES, CONFERENCES

LA PHILOSOPHIE, LA THÉOLOGIE FACE A LA SHOAH

ART ET SHOAH

BIBLIOGRAPHIE, HISTORIOGRAPHIE DE LA SHOAH

SITES CONSACRÉS A LA SHOAH

(Création du  site, le 25/4/2011)

Gérard Méchoulam. Fondateur et directeur éditorialiste. Tous droits réservés

 

 

SHOAH PAR BALLES

       Comme tout événement historique, le génocide évoque certaines images spécifiques. Quand on le mentionne, la plupart des gens pensent immédiatement aux camps de concentration. Ils voient des victimes émaciées, vêtues d'uniformes rayés et sales fixant, sans bien comprendre, leurs libérateurs ou bien des tas de cadavres, trop nombreux pour être enterrés individuellement, que des bulldozers poussent dans des fosses communes.

Ce sont là des images exactes. Ces scènes terrifiantes sont réelles. Elles se sont produites. Mais elles ne constituent pas tout le génocide. Elles sont seulement le résultat ultime de la systématisation du génocide commis par le Troisième Reich. La réalité de ce génocide ne commença pas dans les camps ou dans les chambres à gaz mais avec quatre petits groupes d'assassins connus sous le nom de Einsatzgruppen (Groupes d'intervention) créés par Himmler et Heydrich juste avant l'invasion de l'Union Soviétique.

Otto Ohlendorf lors de son procès à Nuremberg

Ils opéraient dans les territoires capturés par les armées allemandes pendant l'invasion de l'Union soviétique et, avec la coopération d'unités de l'armée régulière allemande et de milices locales, ils assassinèrent plus d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants. C'est une histoire qui ne s'est achevé qu'en 1952 lorsqu'Otto Ohlendorf, dernier commandant survivant d'un Einsatzgruppe (Einsatzgruppe D), a gravi les marches de l'échafaud, expiant ainsi plus de 90 000 meurtres commis sous ses ordres.

LES EINSATZGRUPPEN : UNITÉS MOBILES D' EXTERMINATION

  Dès 1939, lors de l'invasion de la Pologne, des unités d'intervention qui accompagnaient l'armée allemande exercèrent une traque meurtrière sur les intellectuels polonais, les prêtres, les partisans, mais n'accomplirent pas encore  un meurtre de masse, telle l'extermination systématique des populations juives qui fut perpétrée lors de l'opération Barbarossa (l'invasion de la Russie) au printemps 1941

Exécution de Polonais par un Einsatzkommando, octobre 1939

Unités qui en 1939 dépendaient opérationnellement de l'armée allemande, ce qui ne sera plus le cas  pour les nouvelles unités créées juste avant  l'invasion de l'Union soviétique (la majorité des membres appartenait aux Waffen - SS, branche militaire des SS). plus "spécialisées", entraînées, formées pour des objectifs spécifiques (L'exposé le plus succinct du but poursuivi par les Einsatzgruppen fut donné au procès d'Adolphe Eichmann par le Dr. Michael Musmanno, Juge à la Cour Suprême de Pennsylvanie, qui présida le procès des 23 chefs des Einsatzgruppen. Il affirma : " Le but des Einsatzgruppen était d'assassiner les Juifs et de les déposséder de leurs biens)" et qui recevaient directement les ordres d'Heinrich Himmler et de Reinhard Heydrich jusqu'à sa mort (assassiné par des partisans tchèques en mai 1942). Meurtre de masse qui allait se perpétrer dans le cadre de la mise en application de la "Solution finale de la question juive".

Un membre des Einstzgruppen se prépare à abattre un Juif ukrainien. Vinnitsa, région de Podolie, Ukraine. 1941-1943.

"Il s'agit donc d'une organisation politico-militaire, dépendant du RSHA (office suprême de sécurité du Reich) et placée sous l'autorité directe de Reinhard Heydrich . La tâche des Einsatzgruppen, articulés en petites unités motorisées opérant à l'arrière immédiat du front, consistait d'abord à capturer les individus qualifiés de "dangereux", puis à fusiller sur-le-champ. Très vite cette tâche prit une grande ampleur car, destinée lors du déclenchement de l'attaque contre l'URSS le 22 juin 1941 à la liquidation des commissaires politiques et des cadres du parti communiste, elle fut étendue au bout de quelques jours  "à tous les Juifs". Sous couleur d'éliminer le "judéo - bolchevisme", on passe ainsi d'une définition politique à une définition raciale de l'ennemi.

Camion à gaz Magirus Deutz fabriqué à Ulm et retrouvé dans l’usine Ostrowski de Kolo

Derrière les troupes de la Wehrmacht qui s'enfoncent en profondeur sur le territoire soviétique durant l'été 1941, commencent donc des tueries massives qui ravagent totalement des communautés juives, meurtres par arme à feu ou par camion à gaz. Méthodes qui devaient s'avérées rapidement insuffisantes et plus  difficiles à assumer pour les assassins,  tant les victimes se chiffraient par centaine de mille, hommes, femmes et enfants mêlés. Ce qui conduisit le 31 juillet 1941, Hermann Göring à donner l'ordre à Reinhard Heydrich d'entamer des préparatifs  d'aménagement des camps d'extermination, tel Auschwitz - Birkenau, qui ouvriront  l'ère de la mort industrielle.

Région de Kovno, été 1941..

LES VICTIMES DES EINSATZGRUPPEN

"L'écrasante majorité des hommes, femmes et enfants assassinés par les Einsatzgruppen étaient des Juifs. Les Einsatzgruppen assassinaient aussi des Bohémiens (Tsiganes), ceux qui étaient identifiés comme fonctionnaires du Parti communiste, ceux qui étaient accusés de défier les armées d'occupation du Troisième Reich, et ceux qui étaient accusés d'être des partisans ou des combattants de la guérilla contre les armées d'invasion. Dans tous les cas ces assassinats allaient à l'encontre des lois en usage.

Des membres de la police allemande mettent en joue des Juifs d'Ivangorod qui viennent juste de terminer de creuser leur propre tombe. 1942. Ivangorod, Ukraine.

On n'en connaîtra jamais le chiffre exact ; cependant, il y eut approximativement 1 500 000 personnes assassinées par les Einsatzgruppen. Les Einsatzgruppen ont soumis des rapports détaillés et précis de leurs actions à leurs supérieurs à la fois par radio et par écrit ; la confrontation, au quartier général, permettait de vérifier l'exactitude de ces rapports. Selon ces rapports, environ 1 500 000 personnes furent assassinées. Alors qu'il évaluait ce nombre élevé de victimes, le Juge Michael Musmanno, qui présidait au procès des Einsatzgruppen écrivit :

« Un million de cadavres humains est un concept trop étrange et fantastique pour être appréhendé par un cerveau normal. Comme suggéré précédemment, le choc produit par la mention d'un million de morts n'est aucunement proportionné à son énormité car pour le cerveau moyen, un million est davantage un symbole qu'une mesure quantitative. Toutefois, si l'on lit en entier les rapports des Einsatzgruppen et si l'on observe les nombres augmenter, s'élever à dix mille, puis à des dizaines de mille, cent mille et au-delà, alors on peut enfin croire que ceci s'est réellement passé - le massacre de sang-froid, prémédité, d'un million d'êtres humains. »

LES PREUVES DES CRIMES DES EINSATZGRUPPEN

Groupe d’enfants Juifs lettons avant leur exécution par les Einsatzgruppen en octobre 1941

 Les rapports des Einsatzgruppen qui décrivent en détail les meurtres et les pillages qu'ils ont commis sont les meilleures preuves que nous ayons des crimes commis par les Einsatzgruppen. Quand l'armée des Etats-Unis captura le Quartier Général de la Gestapo, elle trouva des centaines de rapports écrits par les Einsatzgruppen où ils établissaient froidement la liste de leurs activités. Il y a deux sortes de rapports dans cette collection de documents. « Les rapports de Situation et d'Activité » (ou « Rapports de Situation ») étaient des compilations mensuelles des activités de tous les Einsatzgruppen. Les rapports de Situation Opérationnelle (ou « Rapports Opérationnels ») étaient des rapports détaillés provenant des différentes unités donnant des détails précis sur le nombre de meurtres commis et les biens volés. Ces rapports étaient numérotés successivement et tous, à l'exception d'un seul des Rapports de Situation Opérationnelle furent retrouvés dans les archives du Troisième Reich. Les originaux de ces rapports sont à présent détenus par le gouvernement allemand dans les archives de Coblence où ils sont à la disposition des chercheurs et des historiens.

Membres d’un Einsatzkommando faisant feu sur des hommes debout au fond d’une tranchée. Circa : 1941-1942.

Ces rapports nous donnent une description complète de ce que faisaient les Einsatzgruppen et, puisqu'ils étaient approuvés par les plus hautes autorités du Troisième Reich, ils représentent les meilleures preuves des ordres donnés aux Einsatzgruppen. Ces rapports sont choquants à la fois par leur portée et par la parfaite insensibilité manifestée devant ces tueries. L'un des magistrats jugeant en appel l'affaire Stelmokas eut une réaction caractéristique devant le contenu d'un rapport : « Le Colonel Jäger relate les exécutions de milliers de Juifs et de centaines d'autres de façon si impersonnelle et si neutre et avec une telle fierté que son récit vous laisse dans un état de choc, glacé d'horreur. » (100F. 3e 302,305).

 

Les Einsatzgruppen fusillaient des gens. C'est aussi simple que cela. Utilisant des prétextes variés ils rassemblaient leurs victimes, les transportaient vers les lieux de massacres et les fusillaient.

À Babi - Yar, des affiches placardées dans toute la ville par la milice ukrainienne informaient les Juifs de Kiev qu'ils devaient se rassembler à 8h du matin le 29 septembre 1941 au cimetière près d'un quai de gare pour être réinstallés ailleurs. On leur disait d'apporter de la nourriture, des vêtements chauds, des documents, de l'argent, et des objets de valeur. (Dawidowicz, What, 103-4). La scène fut décrite par un officier à son procès en 1967. Il déclara : « C'était comme une migration de masse... les Juifs chantaient des chants religieux en chemin ». Sur le quai, on leur prenait leur nourriture et leurs biens et :

« Alors les Allemands commençaient à pousser les Juifs pour former de nouvelles files, plus étroites. Ils se déplaçaient très lentement. Après une longue marche, ils arrivaient à un passage formé par des soldats allemands avec des massues et des chiens policiers. Les Juifs étaient fouettés sur leur passage. Les chiens se jetaient sur ceux qui tombaient mais la poussée des colonnes qui se pressaient derrière était irrésistible et les faibles et les blessés étaient piétinés.

« Meurtris et ensanglantés, paralysés par le caractère incompréhensible de ce qui leur arrivait, les Juifs débouchaient sur une clairière d'herbe. Ils étaient arrivés à Babi - Yar, devant eux se trouvait le ravin. Le sol était jonché de vêtements. Des miliciens ukrainiens, surveillés par des Allemands, ordonnaient aux Juifs de se déshabiller. Ceux qui hésitaient, qui résistaient, étaient battus, leurs vêtements arrachés. Il y avait partout des personnes nues, ensanglantées. L'air était empli de cris et de rires convulsifs. »

(Davidowicz, What is the use of Jewish History, p. 106-107)

Après ce traitement brutal, les victimes étaient alignées au bord du ravin et abattues par des équipes de mitrailleurs. Quand ils eurent terminé le 30 septembre 1941, 33 700 personnes avaient été tuées.

Massacre de Babi-Yar

Otto Ohlendorf témoigna des méthodes utilisées, à la fois à son propre procès et au procès des responsables du Troisième Reich, à Nuremberg. À Nuremberg, il déclara à la cour que les Juifs étaient rassemblés pour des exécutions de masse « sous prétexte qu'ils devaient être réinstallés ailleurs ». Il déclara ensuite au Tribunal : « Après avoir été enregistrés, les Juifs étaient réunis en un endroit d'où ils étaient ensuite transportés jusqu'au lieu de l'exécution, qui était, en général, un fossé anti-tank ou une excavation naturelle. Les exécutions étaient effectuées militairement, par des pelotons d'exécution sous commandement. » Tous les groupes n'ont pas commis leurs assassinats avec la précision militaire de ceux d'Ohlendorf. Comme il l'a déclaré : « Quelques chefs d'unité n'effectuaient pas les liquidations militairement, mais tuaient leurs victimes simplement d'une balle dans la nuque ».

Massacre de Juifs par les  Einsatzgruppen le 29 septembre 1941

Après décembre 1941, les nazis firent des expériences avec des camions conçus par le Dr. Becker, en utilisant les gaz mortels d'échappement des moteurs. Non seulement cette méthode était lente, mais, selon Otto Ohlendorf, elle n'était pas appréciée par ses hommes parce que « décharger les cadavres constituait une tension psychologique inutile ». Presque toutes les victimes de ces expériences étaient des femmes et des enfants et, pendant tout le règne de terreur des Einsatzgruppen, la fusillade fut le principal moyen d'exécution.

De fait, les dirigeants nazis ont peu à peu renoncé à ce procédé d'extermination en prenant conscience de ses inconvénients. Il y avait d'abord l'effet psychologique sur les bourreaux eux-mêmes : bien des SS, y compris parmi les plus endurcis, étaient affectés par le spectacle de ces tueries, avec le sang qui ruisselait, les monceaux de cadavres, etc. En second lieu des assassinats en plein air à pareille échelle ne pouvaient rester secrets et la nouvelle tendait à se répandre tant parmi les militaires  de la Wehrmacht que chez les civils, malgré toutes les tentatives de camouflage au moyen d'ordres donnés en langage codé. Aussi le moral commençait-il à être atteint. C'est là une des raisons qui conduiront les responsables de la "solution finale" à préférer des méthodes moins voyantes, plus expéditives - et moins éprouvantes pour les exécutants -, d'une part en transportant les victimes vers des camps à l'abri des regards, d'autre part en recourant aux gazages massifs dans des lieux spécialement aménagés à l'intérieur des camps.

MEURTRES DES EINSATZGRUPPEN

Membres d’un Einsatzkommando (unité mobile d'extermination) peu avant qu’ils exécutent un jeune juif. Les membres assassinés de sa famille sont étendus devant lui ; les hommes à gauche sont d’origine allemande et assistent le peloton. Slarow, Union soviétique, 4 juillet 1941

Le récit de Khiena Katz.

"Pendant "l'action du 24 octobre 1941" les Allemands entrèrent chez nous et nous ordonnèrent de les suivre. Je demandai s'il fallait emporter des bagages. Les bandits répondirent : Si vous avez de l'or, il peut vous être utile dans votre nouvelle installation.

Notre famille -mes parents, mes soeurs et leurs enfants- ainsi que tous les habitants de la maison, fut emmenée à la prison Lukiskis. On nous obligea à nous déshabiller, ne nous laissant que nos sous-vêtements. Nos vêtements furent aussitôt emportés. On nous frappa à coups de barre de fer. A l'aube, à son arrivée, Weiss (1) nous ordonna de nous habiller. On lui dit que les gardiens avaient pris nos vêtements. Il cria :

 

 Martin Weiss

-Qui a osé ? Comment allez-vous travailler maintenant ? On est obligé de vous emmener en voiture...

On nous sépara des hommes et des enfants. On nous fit monter en voiture, déshabillées, et nous partîmes pour une destination inconnue. Dans le camion, Weiss déclara :

-Sachez-le, je suis votre  père. Je vous emmène dans une fabrique où vous allez travailler. Bientôt vous saurez de quel travail il s'agit.

Il sortit de sa poche une petite boîte et donna à chacune un bonbon. Plusieurs femmes le crurent, cessèrent de pleurer, se mirent à parler de leur nouveau travail. Certains souriaient même. Quant à moi, je ne crus pas une seule de ses paroles. Je savais que c'était mon dernier voyage. Je dois cependant avouer que j'acceptai le bonbon. Je me dis : S'il est empoisonné, tant mieux, je ne souffrirai plus. Sinon, j'aurai au moins sucé quelque chose de sucré avant de mourir. A notre arrivée à Ponary, on nous conduisit à coups de schlague dans un fossé.

-C'est ici que vous allez travailler ! dit Weiss en riant aux éclats. Il nous ordonna de retirer nos chemises et d'attendre notre tour. Celles qui n'avaient pas entendu l'ordre ou avaient refusé d'obéir furent menacées par lui d'avoir les yeux crevés. Aussitôt, il mit sa menace à exécution sur l'une des femmes.

Il y avait près de deux cents femmes dans le fossé. Les enfants étaient peu nombreux : on les avait séparés des adultes en prison. Mais certaines femmes, je ne sais comment avaient caché leurs enfants, et à présent ils se serraient contre leurs mères.

Au début, tout le monde sanglotait et se lamentait, mais peu à peu on se calma. Les exécutions se déroulaient à deux cents pas de là. De mes propres yeux, je vis mourir mon père. On l'assomma d'abord avec un pic, puis on lui tira dessus. Ensanglanté, il tomba sur une montagne de cadavres.

Ma soeur était couchée à côté de moi. Son fils de deux ans, Mochele, poussait de petits sanglots contre sa poitrine. Tout d'un coup, quand les tirs se calmèrent un peu, je l'entendis chantonner. Elle berçait son enfant aux sons d'une chanson populaire connue :

Luli, luli mon garçon,

Luli, luli, oisillon,

J'ai perdu mon amour,

Ah, terrible est mon malheur..

Une femme sortit un morceau de pain et commença à manger. Les autres suivirent son exemple. Notre tour arriva à la fin de la journée. On nous conduisit par groupes de dix vers une immense fosse, longue de trente ou de quarante mètres. Plus on approchait de la fosse, et plus le fossé devenait profond ; à l'endroit où ils se rejoignaient, sa profondeur atteignait sept mètres.

Notre groupe de dix était le dernier. Weiss arriva et nous ordonna de nous mettre en rang. Il apporta une sorte de couverture qu'il déchira en dix morceaux, nous disant de nous bander les yeux. J'étais la première de ma rangée. Derrière moi, se tenaient ma mère et ma soeur.

- Les mains sur les hanches ! ordonna Weiss et il nous conduisit en avant. Je marchais sur des cadavres encore chauds. Soudain, on l'entendit crier ; "Feu!" Derrière moi, ma soeur s'écria : -Seigneur !

Je sentis qu'elle était tombée. Je tombai à côté d'elle et perdis connaissance.

A l'aube, je repris mes esprits. Au-dessus de moi étaient allongés des morts arrosés de chaux vive. Je reconnus ma soeur. Mochele semblait dormir sur sa poitrine. Je réussis à m'extraire de sous cette lourde montagne de corps : je retournai dans le fossé à la recherche d'un vêtement quelconque, trouvai une combinaison, l'enfilai, jetai un vieux manteau sur mes épaules et, n'ayant pas d'autre refuge, retournai dans le ghetto. Là, je passai un mois à l'hôpital." (2)

(1) Martin Weiss, Hauptscharführer SS, chef de toutes les prisons de Vilna. A partir de juin 1942, dirigea le Sonderkommando à Ponary, fut surnommé "maître de Ponary". En 1943, travailla à la section juive de la Gestapo. En février 1950 à Wursburg (RFA) fut condamné à la réclusion à perpétuité pour les crimes commis à Ponary.

(2) Extrait de l'ouvrage "Le livre noir". Sur l'extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l'URSS et dans les camps d'extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945. Actes Sud, 1995.

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